samedi 14 janvier 2017

Un temps de chien : Heine et R. Strauss





Heinrich Heine, Buch der Lieder :
Die Heimkehr, XXIX.
Schlechtes Wetter

Das ist ein schlechtes Wetter,
Es regnet und stürmt und schneit ;
Ich sitze am Fenster und schaue
Hinaus in die Dunkelheit.

Da schimmert ein einsames Lichtchen,
Das wandelt langsam fort ;
Ein Mütterchen mit dem Laternchen
Wankt über die Straße dort.

Ich glaube, Mehl und Eier
Und Butter kaufte sie ein ;
Sie will einen Kuchen backen
Für's große Töchterlein.

Die liegt zu Hause im Lehnstuhl
Und blinzelt schläfrig ins Licht ;
Die goldnen Locken wallen
Über das süße Gesicht.


Temps de chien

Vraiment il fait un temps de chien,
Il pleut et il vente et il neige ;
Par la fenêtre je regarde
Dehors dans cette obscurité.

Une lumière y luit, toute petite,
Toute seule, avançant lentement ;
Une petite mère avec sa lanterne
Vacille sur la route là-bas.

Je crois bien qu’elle ramène
Des œufs, du beurre, de la farine ;
Elle veut faire un bon gâteau
Pour sa grande fille chérie.

Dedans elle somnole sur la chaise longue
Et cligne des yeux sous la lampe qui brille ;
Les boucles blondes dévalent
Sur ce visage mignon.
Trad. © Knut Talpa



Richard Strauss, Fünf kleine Lieder, opus 69 (1918)
N° 5 : Schlechtes Wetter







Il existe un enregistrement de Schlechtes Wetter par Christa Ludwig en concert à Salzbourg (Orfeo), hélas torpillé par la débandade d’Erik Werba au piano. L’enregistrement remarquable d’Edda Moser avec Irwin Gage fait partie d’un album Strauss-Schumann pour Electrola, probablement son meilleur disque de lieder, qui pour une raison incompréhensible est le seul de ses récitals à n’avoir pas été réédité dans le coffret hommage de 2013 (Emi). Il faut donc se contenter du transfert précaire du disque noir pour goûter l’ironie presque sarcastique de l’interprétation. Youtube propose à la suite la version autrement superbe de Lucia Popp avec un Sawallisch moins souple qu’elle.


dimanche 1 janvier 2017

Prosit Tarare !




Au cours du printemps 1774, Beaumarchais assista aux représentations d’Iphigénie en Aulide, qui l’enthousiasmèrent, et à cette occasion il fut présenté à Gluck. Mais c’est avec Salieri, dont Les Danaïdes avaient été créées en 1784 d’abord sous le nom de Gluck, qu’il devait collaborer pour Tarare, opéra en cinq actes, largement sui generis par sa facture extrêmement composite, inclassable à vrai dire, qui connut à partir du 8 juin 1787 une carrière de vingt-six représentations, sans compter reprises et modifications après la Révolution (jusqu’en 1826 pour s’en tenir à Paris). Le livret, au reste, avait été rédigé dès 1775, en prose, avec une versification partielle.


Charles Percier, Esquisse de décor pour le Tarare de Salieri (BnF)


À l’acte II (scène 7) prend place une scène de temple réunissant Arthénée, présenté dans la liste initiale des personnages comme « grand prêtre de Brama, mécréant dévoré d’orgueil et d’ambition », et Élamir, « jeune enfant des Augures, naïf et très dévoué », dont le nom fait évidemment signe vers le jeune Éliacin d’Athalie. Arthénée, quant à lui, trahit une filiation avec le Mahomet de Voltaire, faux prophète professant une religion à laquelle lui-même ne croit pas, à des fins de domination politique. Ladite scène, nombreuse, confirme l’autorité du prêtre mécréant avant d’accueillir un air à lui confié :




Pour le spectateur, la situation est claire : Arthénée instrumentalise l’innocence d’Elamir, synonyme de crédulité, afin de servir ses desseins. Hors contexte cependant, les huit vers chantés pourraient passer pour une célébration poétique de la candeur. Lemploi de la langue française ne cache guère d’ailleurs que la forme de l’air est ici calquée sur l’aria di paragone des opéras métastasiens, avec toutefois ici la recherche de rimes voisines, et donc particulièrement répétitives, même si le schéma est le suivant : aaabcccb.

Or que devient cette scène lorsque Salieri, revenu à Vienne, fit adapter par Lorenzo Da Ponte le livret de Beaumarchais à l’occasion du mariage en 1788 de l’archiduc François avec Elisabeth de Wurtemberg ? Dans le « dramma tragicomico » désormais intitulé Axur, Re d’Ormus et créé 6 mois jour pour jour après l’original parisien, l’air de l’abeille se trouve traduit assez littéralement, mais complété symétriquement par deux strophes que chante Elamir.


Ô dieux tout-puissants,
Si par ses vœux sincères
Une bouche innocente
Peut tout obtenir,
Ah, répandez sur moi
La pure lumière
D’un rayon vivifiant
De votre sagesse.


Ces vers nouvellement chantés par Elamir pourraient être interprétés dans la lignée satirique du livret français, comme écho docile aux paroles du prêtre, mais ils peuvent aussi bien sonner comme la confirmation, sur le mode de l’invocation sacrée, du propos préalable d’Arteneo. La mise en musique de Salieri décalque d’ailleurs les deux strophes du garçon sur le lyrisme d’Arteneo : même musique, réitérée par une voix différente (soprano, après la voix de basse d’Arteneo). On peut lentendre ici (à 1 h 06 du début) dans la version dirigée par René Clemencic. Le lyrisme simple du morceau, chantant et sans difficulté technique, explique sans doute la vogue de cette « cavatina », d’où des éditions en partition séparée, qui facilitent une exécution domestique.




Mais la partition de l’Axur viennois connut aussi une diffusion en traduction allemande, réduit à quatre actes dans une adaptation par Christian Gottlob Neefe. l’air à deux voix y connaît plusieurs modifications : remplacement de l’allégorie ingénieuse de l’abeille par une image météorologique plus convenue, surcaractérisation de l’innocence, soulignement du ton religieux par la référence au vol de l’ange.




(Arteneo)

Wie dort auf den Auen
Beim Morgenlichtgrauen
Die düsteren Wolken
Die Sonne durchdringt,

So steig eines Kindes
Unschuldvolles Flehen
Hinauf zu den Höhen,
Wo Brama ihm winkt.



Comme quand sur les prés
Dans le matin gris
Les nuages sombres
Sont percés par le soleil,

Ainsi de la bouche d’un enfant
Que s’élève la prière innocente
Jusque dans les cieux
Où Brahma lui sourit.
(Elamir)

O ! mächtiger Brama !
Laß dir das Lallen
Der Unschuld gefallen,
Erfülle mich ganz !

Auf Engelsgeflieder
Senk jetzt deine Weisheit
Auf mich sich hernieder
Im himmlischen Glanz !



Ô puissant Brahma !
Puisse le murmure
De l’innocence t’agréer,
Que ton esprit me remplisse !

Sur les ailes de l’ange
Verse maintenant ta sagesse
Sur ton humble serviteur
Dans l’éclat de ta gloire !



Tel quel, et à la faveur d’une nouvelle décontextualisation, ces vers allemands étaient prêts pour une récupération chrétienne. 


Ne restait donc qu’un pas à franchir au XIXe siècle : la parodie de l’air du ci-devant prêtre mécréant en chant d’église paraliturgique. Nous en avons précisément un témoignage éloquent avec un poème écrit par Eduard Mörike à l’occasion du Nouvel An. Mörike épouse expressément la prosodie de l’air d’opéra en allemand et en recycle même plusieurs éléments. Ce poème, que les compositeurs de lieder hormis Hugo Wolf ont laissé de côté, atteste la postérité inattendue des expériences ironiques de Beaumarchais.



Eduard Mörike
Zum neuen Jahr
Kirchengesang
Melodie aus Axur : Wie dort auf den Auen


Pour le Nouvel An

Chant d’église

Wie heimlicher Weise
Ein Engelein leise
Mit rosigen Füßen
Die Erde betritt,
So nahte der Morgen,
Jauchzt ihm, ihr Frommen,
Ein heilig Willkommen,
Ein heilig Willkommen !
Herz, jauchze du mit !

In Ihm sei’s begonnen,
Der Monde und Sonnen
An blauen Gezelten
Des Himmels bewegt.
Du, Vater, du rate !
Lenke du und wende !
Herr, dir in die Hände
Sei Anfang und Ende,
Sei alles gelegt !


Tel a glissé sans bruit
Un ange tout petit
Et dont le pied rosé
Touche la terre :
Le matin sen est venu,
Chantez sa joie chacun fidèle,
La sainte bienvenue,
La sainte bienvenue !
Mon cœur, chante sans trêve !

Que l’an commence en Lui
Par qui lunes et soleils
Aux tentes bleues du ciel
Seront conduits.
Père, donne conseil !
Ô guide du chemin !
Seigneur ! qu’entre tes mains
Le début et la fin,
Que tout soit remis !



Traductions : 
© Knut Talpa


lundi 26 décembre 2016

Avec les mains





« Quand on prend convenablement son travail, on le fait vite et bien, il vous reste des loisirs et c’est tant mieux pour tout le monde. Maintenant les séminaires nous envoient des enfants de chœur, des petits va-nu-pieds qui s’imaginent travailler plus que personne parce qu’ils ne viennent à bout de rien. Ça pleurniche au lieu de commander. Ça lit des tas de livres et ça n’a jamais été fichu de comprendre — de comprendre, vous m’entendez ! — la parabole de l’Époux et de l’Épouse. Qu’est-ce que c’est qu’une épouse, mon garçon, une vraie femme, telle qu’un homme peut souhaiter d’en trouver une s’il est assez bête pour ne pas suivre le conseil de saint Paul ? Ne répondez pas, vous diriez des bêtises ! Eh bien, c’est une gaillarde dure à la besogne, mais qui fait la part des choses, et sait que tout sera à recommencer jusqu’au bout. La Sainte Église aura beau se donner du mal, elle ne changera pas ce pauvre monde en reposoir de la Fête-Dieu.

J’avais jadis — je vous parle de mon ancienne paroisse — une sacristaine épatante, une bonne sœur de Bruges sécularisée en 1908, un brave cœur. Les huit premiers jours, astique que j’astique : la maison du bon Dieu s’était mise à reluire comme un parloir de couvent. Je ne la reconnaissais plus, parole d’honneur ! Nous étions à l’époque de la moisson, faut dire, il ne venait pas un chat, et la satanée petite vieille exigeait que je retirasse mes chaussures — moi qui ai horreur des pantoufles ! Je crois même qu’elle les avait payées de sa poche. Chaque matin, bien entendu, elle trouvait une nouvelle couche de poussière sur les bancs, un ou deux champignons tout neufs sur le tapis de chœur, et des toiles d’araignées — ah ! mon petit, des toiles d’araignées, de quoi faire un trousseau de mariée !

Je me disais : astique toujours, ma fille, tu verras dimanche. Et le dimanche est venu. Oh ! un dimanche comme les autres, pas une fête carillonnée, la clientèle ordinaire, quoi. Misère ! Enfin, à minuit, elle cirait et frottait encore, à la chandelle. Et quelques semaines plus tard, pour la Toussaint, une mission à tout casser, prêchée par deux Pères rédemptoristes, deux gaillards. La malheureuse passait ses nuits à quatre pattes entre son seau et sa vassingue — arrose que j’arrose — tellement que la mousse commençait de grimper le long des colonnes, l’herbe poussait entre les joints des dalles. Pas moyen de la raisonner, la bonne sœur ! Si je l’avais écoutée, j’aurais fichu tout mon monde à la porte pour que le bon Dieu ait les pieds au sec, voyez-vous ça ? Je lui disais : “Vous me ruinerez en potions”, car elle toussait, pauvre vieille ! Elle a fini par se mettre au lit avec une crise de rhumatisme articulaire, le cœur a flanché et plouf ! voilà ma bonne sœur devant saint Pierre. En un sens, c’est une martyre, on ne peut pas dire le contraire. Son tort, ça n’a pas été de combattre la saleté, bien sûr, mais d’avoir voulu l’anéantir, comme si c’était possible. Une paroisse, c’est sale, forcément. Une chrétienté, c’est encore plus sale. Attendez le grand jour du Jugement, vous verrez ce que les anges auront à retirer des plus saints monastères, par pelletées — quelle vidange ! Alors, mon petit, ça prouve que l’Église doit être une solide ménagère, solide et raisonnable. Ma bonne sœur n’était pas une vraie femme de ménage : une vraie femme de ménage sait qu’une maison n’est pas un reliquaire. Tout ça, ce sont des idées de poète. 

[…] Tu me diras peut-être que je ne comprends rien aux mystiques. Si, tu me le diras, ne fais pas la bête ! Eh bien, mon gros, il y avait comme ça de mon temps, au grand séminaire, un professeur de droit canon qui se croyait poète. Il te fabriquait des machines étonnantes avec les pieds qu’il fallait, les rimes, les césures, et tout, pauvre homme ! il aurait mis son droit canon en vers. Il lui manquait seulement une chose, appelle-la comme tu voudras, l’inspiration, le génie — ingenium — que sais-je ? Moi, je n’ai pas de génie. Une supposition que l’Esprit-Saint me fasse signe un jour, je planterai là mon balai et mes torchons  tu penses ! — et j’irai faire un tour chez les séraphins pour y apprendre la musique, quitte à détonner un peu au commencement. Mais tu me permettras de pouffer de rire au nez des gens qui chantent en chœur avant que le bon Dieu ait levé sa baguette !

Il a réfléchi un moment et son visage, pourtant tourné vers la fenêtre, m’a paru tout à coup dans l’ombre. Les traits mêmes s’étaient durcis comme s’il attendait de moi — ou de lui peut-être, de sa conscience — une objection, un démenti, je ne sais quoi… Il s’est d’ailleurs rasséréné presque aussitôt.

Que veux-tu, mon petit, j’ai mes idées sur la harpe du jeune David. C’était un garçon de talent, sûr, mais toute sa musique ne l’a pas préservé du péché. Je sais bien que les pauvres écrivains bien-pensants qui fabriquent des vies de saints pour l’exportation, s’imaginent qu’un bonhomme est à l’abri dans l’extase, qu’il s’y trouve au chaud et en sûreté comme dans le sein d’Abraham. En sûreté !… Oh ! naturellement, rien n’est plus facile parfois que de grimper là-haut : Dieu vous y porte. Il s’agit seulement d’y tenir, et, le cas échéant, de savoir descendre. Tu remarqueras que les saints, les vrais, montraient beaucoup d’embarras au retour. Une fois surpris dans leurs travaux d’équilibre, ils commençaient par supplier qu’on leur gardât le secret : “Ne parlez à personne de ce que vous avez vu…” Ils avaient un peu honte, comprends-tu ? Honte d’être des enfants gâtés du Père, d’avoir bu à la coupe de béatitude avant tout le monde ! Et pourquoi ? Par faveur. Ces sortes de grâces !… Le premier mouvement de l’âme est de les fuir. On peut l’entendre de plusieurs manières, va, la parole du Livre : “Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant !” Que dis-je ! Entre ses bras, sur son cœur, le cœur de Jésus ! Tu tiens ta petite partie dans le concert, tu joues du triangle ou des cymbales, je suppose, et voilà qu’on te prie de monter sur l’estrade, on te donne un stradivarius, et on te dit : “Allez, mon garçon, je vous écoute.” Brr !… Viens voir mon oratoire, mais d’abord essuie-toi les pieds, rapport au tapis. »

Georges Bernanos
Journal d’un curé de campagne 
chap. I


mercredi 21 décembre 2016

Dernier jour de l’automne




« A marché, a beaucoup marché » 

Sans écouteurs, sans musique enregistrée, mais il faut croire que les impressions du chemin, de la nature autour, lobstacle dun bourbier, la lumière qui change avec la nébulosité ou la brume, l’errance aussi quand on a perdu le fléchage des sentiers, les jambes qui paraissent avancer toutes seules à la fin quand lesprit flotte et que la nuit tombe, les hasards déroutants de la mémoire, tout cela déroule une playlist impromptue.






dimanche 18 décembre 2016

Désirait… aurait désiré…


Sena Jurinac dans Suor Angelica à la Scala de Milan



Vous avez envie de connaître Suor Angelica mais sous forme vidéo


Vous aimeriez découvrir Sancta Susanna mais sans inquiéter vos voisins


Vous aimez caresser les lapins mais l’idée que cet animal, même petit, 
symbolise la luxure vous gêne


Vous vous ennuyez aux Dialogues des Carmélites 
sauf quand elles meurent à la fin


Vous maudissez Poulenc d’avoir écouté les conseils idiots de Denise Duval 
et d’avoir finalement privé Monsieur Javelinot de sa cabalette jaculatoire 
« Viens Poupoule ton coussin »


Vous avez fait une croix sur Je n’aime pas les mélopées de nonnes, mais ça j’aime bien 
(cet album n’est jamais sorti)


Vous ne pardonnez pas à Krzysztof Warlikowski de ne pas avoir assumé son désir 
de faire précéder l’exécution du Trionfo del Tempo e del Disinganno 
d’une communication alertant le public sur le contenu idéologique 
hautement pernicieux de cet oratorio de pénitence


Vous n’avez pas de temps à perdre avec des opéras de cloître 
qui ne se prennent même pas pour la messe comme Parsifal


Vous refusez d’écouter les extraits de Suor Angelica enregistrés par 
Philippe Jaroussky dans son récital Puccini (vol. 1 : Senza Mamma, Erato) *


Vous en avez marre des disques, de toute façon


Ne perdez pas espoir : des solutions existent !






* Vol. 2 : O mio Papino 103 caro, Erato, à paraître en 2017 (avec l’ensemble Les Folies Vaticanes sous la direction de Nonce Paolini et la participation exceptionnelle de Maria Cristina Spritz et Ildemarlonbrando D’Arcangelo).
  


jeudi 15 décembre 2016

Atrides et à travers




Gluck, Iphigénie en Tauride
Paris, Palais Garnier, 8 juin 2008

Direction musicale : Ivor Bolton
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
Décors et costumes : Malgorzata Szczesniak
Lumières : Felice Ross
Vidéo : Denis Guéguin
Chorégraphie : Saar Magal

Chanteurs
Iphigénie : Mireille Delunsch
Oreste : Stéphane Degout
Pylade : Yann Beuron
Thoas : Frank Ferrari
Diane : Salomé Haller
Première Prêtresse : Catherine Padaut
Deuxième Prêtresse : Zulma Ramirez
Un Scythe / un Ministre du sanctuaire : Jean-Louis Georgel
Une Femme grecque : Dorothée Lorthiois

Figurants
Iphigénie vieille : Renate Jett
Autres pensionnaires de la maison de retraite :
Jacqueline Piet-Lataudrie, Donatella Medina
Mauricette Laurence, Agnès Aube, Ida Palomba
Rolande Bazin, Liliane Cebrian, Danielle Roche
Clytemnestre : Bogusia Schubert
Oreste jeune : Antoine Bibiloni
Agamemnon : Guy Chodey
Électre : Élise Bertero
Chrysothémis : Delphine Biard

Freiburger Barockorchester
Chœur Accentus (dir. Laurence Equilbey)


L’exécution en concert d’Iphigénie en Tauride à Lyon, un dimanche de printemps 1999, sous la direction de Marc Minkowski et avec la distribution du disque qui a suivi (Delunsch, Keenlyside, Beuron, Naouri, Cousin) fait partie de mes plus grands souvenirs, en particulier parce qu’elle en faisait entendre de façon neuve la musique et le drame. Bien qu’annoncée souffrante, Mireille Delunsch avait chargé toute la fin de l’acte II, en particulier, d’une puissance poétique inouïe, dans une osmose rare avec le chef, et la qualité du silence qui s’était alors emparé de la salle ne trompait pas. J’ai longtemps hésité à aller voir le spectacle du Palais Garnier, à la fois en raison du fantôme de ce souvenir lyonnais et par crainte des égarements du metteur en scène, puisque le spectacle, créé en juin 2006 avec Maria Riccarda Wesseling et Susan Graham en alternance, avait été abondamment commenté. Et puis j’ai reçu une inspiration céleste : Françoise Sagan m’est apparue, et je me suis écrié : « Oh, et puis zut ! »

Musicalement, la représentation est dans l’ensemble d’un très haut niveau. Il est heureux d’y entendre des instruments anciens, s’il est vrai que la musique de Gluck sollicite une expression par le rythme et les timbres qu’un orchestre moderne est moins enclin à procurer. La qualité de l’Orchestre Baroque de Fribourg est bien connue, ses couleurs et sa mobilité sont remarquables, Ivor Bolton le dirige avec un grand sens du style et de l’économie dramatique. Simplement, quand on a entendu Minkowski et son ensemble, on se trouve frustré de toute une dimension de l’œuvre, qui appelle plus d’imagination poétique, avec autant de sensualité que de nerf. Ainsi, sous la direction de Bolton, le prélude de l’acte II est parfaitement rigoureux et fonctionnel, mais un peu court de mystère et de climat. De même, on aura entendu un orchestre plus éloquent dans « Je t’implore et je tremble ». Réserves mineures.

Mireille Delunsch était annoncée souffrante. Je ne suis pas certain que sa voix aujourd’hui aurait beaucoup mieux passé l’orchestre en meilleure santé : certaines zones de la voix manquent objectivement de chair pour une salle comme Garnier – c’est patent dans l’air qui ouvre l’acte IV. Mais même amoindrie et inégale comme elle peut l’être, l’interprète présente deux qualités exceptionnelles dans ce répertoire : un ton tragique de toute beauté, avec une manière d’allier naturel et gravité qui est à peu près sans concurrence, et une intelligence constante dans le jeu des couleurs et des nuances. Pour preuve, les accents qu’elle trouve dans « Un pouvoir inconnu, puisssant, irrésistible / Sur l’autel des dieux mêmes arrêterait mon bras », ou ce qu’elle réussit dans « Ô malheureuse Iphigénie » et tout le thrène qui suit, et qui est le sommet de la représentation. Décidément, c’est (si je puis dire) sa musique ! Par chance, c’est aussi le seul moment, ou peu s’en faut, où la régie convainc.

Issu de l’équipe Minkowski lui aussi, Yann Beuron est vocalement exceptionnel, avec une voix devenue plus dense de texture et d’un coloris plus ample mais sans avoir perdu la souplesse ni la science de l’allègement. Projection parfaite, diction d’une clarté absolue. Un modèle de chant français classique, vraiment. L’air « Unis dès la plus tendre enfance » m’a néanmoins paru caractérisé par une tendance à se perdre dans le détail expressif au détriment de la ligne, qui doit primer en l’occurrence.

Pour sa prise de rôle en Oreste, Stéphane Degout impressionne lui aussi par une somme de qualités rares qui produisent l’évidence du rôle. Le timbre est profond, presque noir parfois, comme il sied à un mélancolique, mais jamais la ligne n’est alourdie ni le chant forcé. Une des choses qui séduisent le plus dans cet Oreste est que la voix, d’une richesse de timbre remarquable et qui rend sensible, objectivement, ce poids de passé qui caractérise le personnage, reste toujours juvénile et souple. L’alliance de noblesse, de naturel et de relief est atteinte avec un sens parfait de l’équilibre qui est ici la clé assurément. Élocution et éloquence remarquables, projection royale, d’où un couple magnifique avec Beuron. Il est permis de préférer une interprétation plus inquiète, plus déchirée, plus névrotique même du rôle, comme était celle de Keenlyside. Mais le sentiment de l’évidence vocale et linguistique et la noblesse sont telles qu’on aurait mauvaise grâce à désirer autre chose, en l’occurrence. La seule chose qu’on doit regretter, c’est que la régie impose à l’acteur qu’est Degout le port permanent de grosses lunettes noires qui le privent des ressources du regard.

Thoas est un barbare. Ça tombe bien, c’est Frank Ferrari qui en est chargé. Le matériau vocal est pourtant remarquable, mais pour la culture du chant… Son entrée est plutôt flatteuse pourtant, avec son autorité et son mordant, et un caractère un peu fruste ne va pas mal aux Scythes, après tout. Mais à son irruption à l’acte IV, c’est la débandade : la voix part dans tous les sens, la vocifération s’installe à mesure que la précision disparaît. Le passage est redoutable, il est vrai. Une fois de plus, Salomé Haller excelle en déesse, dont elle possède l’ascendant et la majesté. Dommage qu’elle soit contrainte à des sortes de caresses mystiques, reléguée dans la fosse en même temps que le chœur, excellent, parqué dans la fosse côté cour, comme les petits rôles qui en sont issus (bravo à Jean-Louis Georgel).




Car là réside la première absurdité de ce spectacle, qui en ruine la dramaturgie. Alors que Gluck s’est ingénié à incorporer le chœur au dialogue dramatique, en l’extirpant de l’enclave du divertissement, voilà que Warlikowski l’envoie en colonie pénitentiaire avec les musiciens de l’orchestre. Il n’y aura donc pas d’Euménides sur scène (on a eu d’autres idées de toute façon…), ni d’interaction entre Iphigénie et les prêtresses. Ce choix idiot rend évidemment laborieuse au suprême degré la scène du sacrifice d’Oreste, ratée d’un bout à l’autre, et d’autant plus qu’elle est outrageusement psychologisée au détriment de l’esthétique quasi liturgique de cet opéra de Gluck.

Car le « travail » de Warlikowski, qu’assez de gens ont porté aux nues pour son génie du théâtre, consiste précisément à escamoter la tragédie écrite en lui substituant un freudisme de pacotille. Providentiellement, la tragédie antique est dans le fond une histoire de famille, surtout avec les Atrides : aussi nous sert-on une sorte de drame domestique et bourgeois à la sauce psychopsycha, où Oreste est évidemment obsédé sexuellement par sa mère (je te tue parce que je te désire ou parce que tu me désires, turlututu chapeau pointu), où Oreste embrasse Iphigénie sur la bouche pour la persuader de le sacrifier (Eros et Thanatos sont dans un batos), où surtout on nous exhibe la famille au complet : Clytemnestre, Agamemnon, Electre, Chrysothémis, le petit Oreste avant son œdipe, tout le monde est là, soit comme figurants témoins des affres des protagonistes, sagement installés dans leur canapé des familles, soit dans le ballet. Car les Furies qui viennent tourmenter Oreste dans son sommeil deviennent ici un Oreste en forme d’éphèbe nu, harcelé dans son lit par une mère démultipliée : elle le provoque dépoitraillée, il la pénètre, il la frappe, elle s’effondre, mais elle se relève, car la bougresse en veut encore. Y a-t-il un psy dans la salle ? L’image est extrêmement forte d’ailleurs, la chorégraphie magnifiquement réalisée, mais elle trahit surtout qu’après avoir évidé Iphigénie en Tauride de sa dimension sacrée et sotériologique, et décidé de réduire la catharsis à celle du divan, il faut bien remplir avec quelque chose.

Alors on remplit. Et on tire Iphigénie en Tauride du côté des Damnés de Visconti : c’est précisément la scène du dîner orageux chez les Essenbeck qui passe sur la TV du salon de la maison de retraite. Iphigénie remue de vieilles photos de famille comme Ingrid Thulin après que son fils l’a violée, et c’est justement ce que montre la chorégraphie déjà évoquée. Gluck a tenu le pari d’une épure tragique concentrée sur trois personnages ? Qu’à cela ne tienne, voici vingt (!!) figurants, et pour qu’Iphigénie ne se sente pas trop seule, on en met une deuxième –pas très causante d’ailleurs –, et puis des pensionnaires d’une maison de retraite, puisque tout commence dans le décor unique d’une sorte de dortoir pour dames âgées, vaguement chic mais un peu glauque aussi (on est post-etwas ou on ne l’est pas). 

Mireille Delunsch, méconnaissable en bourge passée mode bling-bling (on pense à la vieille harpagone des Feux de l’amour), entonne le début orageux de l’opéra  dans une crise de réminiscence : une infirmière lui donne des cachets, mais ça ne suffit pas, alors elle chante « Ô toi qui prolongeas mes jours » devant un lavabo et puis, hop, elle tombe inanimée. C’est alors que, tel Zorro surgi hors de la nuit, Iphigénie jeune apparaît, mais en robe rouge, du genre de celles que portent les pouffes qui vont en boîte le samedi en bordure de rocade. Flash-back, et tout le tintouin. Thoas est un gros beauf en marcel et survet, qui roule en fauteuil électrique. Bzzzzzzzzz. Oreste est amené par les méchants Scythes (mais c’était peut-être des infirmières, je ne sais plus, vu que la Danse des Scythes est une farandole de carnaval organisée par des infirmières pour les vieilles pensionnaires) ; et pour montrer qu’il a déjà beaucoup souffert, il a une chemise déchirée de baroudeur, maculée de sang, un bandage autour de la tête et bien sûr de grosses lunettes noires. Plus tard, pour montrer que Pylade est trop désespéré, il vide une bouteille de whisky en chantant « Divinité des grandes âmes ». Le public ne reprend pas en chœur : « et glou et glou et glou » – l’ingrat ! C’est mal de se moquer, mais voyez-vous, chère madame, l’héroïque, c’est un article que nous ne faisons plus du tout. Les héros sont d’ailleurs tellement fatigués que Pylade s’échoue contre Oreste qui s’était déjà endormi. Des journées comme ça, on n’en souhaite à personne… Où est la cellule de soutien psychologique ?

Si vous croyez que c’est facile de meubler ! Forcément, on racle un peu les fonds de tiroir. Et comme Iphigénie n’est plus prêtresse, qu’elle n’invoque plus Diane (n’écoutez pas ce qu’elle chante), il faut bien l’occuper à un stress plus lisible. Donc, elle serre très fort un gros coussin dans la scène où elle doit choisir lequel des deux Grecs elle va épargner. C’est ce qui s’appelle progresser dans le régressif. « Je t’implore et je tremble, ô déesse implacable » : elle caresse un peu Oreste puis un peu Pylade (à votre service !) avant de s’évanouir. Trop de stress, vraiment. Trêve de persiflage. Il faut bien se rendre à l’évidence : la plupart du temps, dans ce spectacle, la « relecture » audacieuse d’Iphigénie en Tauride dissimule à peine les vieilles ficelles du mélodrame bourgeois (eh oui), relookées avec les accessoires de saison qu’a plébiscités la scène actuelle. J’ai omis de préciser (mais est-ce nécessaire ?) qu’il y a évidemment un écran vidéo, avec Clytemnestre qu’on égorge en gros plan, au cas où le message ne serait pas bien passé. Biiiiip !

Griefs à la mesure de l’agacement devant ce remplissage fécond en puérilités, devant ce refus de ce qu’est l’œuvre, non pas son anecdote mais sa fantasmatique de théâtre. Les critiques paresseux disent dans ce cas que le régisseur « a un univers bien à lui ». Il n’empêche, Warlikowski est un homme de théâtre considérable, malgré les conventions nouvelles qu’il traîne après soi. Même absurde, la scène se caractérise par un climat étrange (superbes éclairages !), le prosaïsme hasardeux de ce que j’ai détaillé se trouvant plus d’une fois pris dans une forme paradoxale d’onirisme. La scène de reconnaissance d’Oreste est magnifiquement mise en scène : et l’image de Mireille Delunsch assise aux pieds d’Oreste, tous deux face au public, elle tenant les bras levés vers lui sans le voir, ne s’oublie pas. Il est vrai que la fin heureuse se trouve esquivée, « comme de bien entendu » : Oreste et Pylade chantent leurs derniers vers depuis le parterre, laissant Iphigénie en rade à Tauris. Voilà le malheur qui guette les filles à pédé ! Dans l’antique tragédie, le chœur en ferait son beurre, peut-être. Sérieusement : la cérémonie funèbre qui clôt l’acte II (« Contemplez ces tristes apprêts ») et qui donne lieu ici à la mastication collective des vieilles pensionnaires assises à l’avant-scène, impassibles, face au public, peut bien avoir déchaîné les foudres d’une partie du public à la création du spectacle : elle s’impose par quelque chose d’étrangement émouvant, sans doute aussi parce que, pour le coup, Warlikowski restitue dans son idiolecte ce qui fait le fond de la dramaturgie de Guillard et Gluck : le rituel, la méditation sur la mort.